théâtre des champs elysées

Sacre(s) du Printemps au T.C.E.

Quand le TCE organise son centenaire, il ne le fait pas à moitié et le résultat est une belle réussite. Deux sacres dans une soirée, comme un pont dans l’histoire de la danse, celle du théâtre et des corps des danseurs qui ont foulé son sol. Pour cela, le théâtre a invité le théâtre du Mariinsky à venir danser la version chorégraphiée en 1913 par Nijinsky et celle de 2013 chorégraphiée par Sasha Waltz.

Sacre du printemps Nijinsky

La soirée commençait donc avec le Sacre de Nijinsky. Après le scandale du faune en 1912, à cause de la scène finale du ballet, voilà que Nijinsky récidive en 1913 avec Le Sacre du printemps. Le ballet choque, on parle dans les journaux du « massacre du printemps ». Ce qui choque cette fois-ci c’est ce qui ravit les yeux aujourd’hui. Les pas scandés sur le sol, les rythmes de la danse qui viennent s’ajouter à la musique, les sauts comme démoniaques, les groupes qui se forment, sans que tout de suite un soliste sorte du groupe. La musique devient obsédante, les couleurs des costumes se mêlent.
Le découpage en deux parties est très clair. Changement de toile de fond, lumière plus tamisée. Les femmes se regroupent, le cercle est formé. Un nouveau rythme se crée, tout aussi virevoltant que le premier mais différent. Chaque note de musique résonne sur les corps des danseurs qui semblent totalement vibrer. Chaque note engendre un geste, un pas frappé dans le sol qui saisit le cœur du spectateur. L’histoire se déroule sous ns yeux, jusqu’à la scène du sacrifice finale, admirablement dansée.
On en ressort avec l’impression d’avoir vécu quelque chose d’important. Liesse du public, aussi forte peut-être qu’a pu être les huées il y a cent ans. Ce qu’a fait Nijinsky a révolutionné le ballet tel qu’il existait, pour donner naissance au ballet moderne, que nous apprécions aujourd’hui. La chorégraphie n’a rien perdu de sa modernité, et fait frissonner le public tout entier.

Sacre Nijinsky c natasha Razina

En deuxième partie, nous avons assisté au Sacre du Printemps chorégraphiée par Sasha Waltz. Ce fut très fort. D’abord d’entendre une deuxième fois la musique. Le rideau de fer se lève lentement et laisse place à une épaisse fumée. On distingue à peine les corps dans ce brouillard. On pense vite aux steppes russes. Au sol deux personnes sont enlacées. Au centre, il y a un monticule de terre grise. On pense immédiatement à Pina, à ce rapport très terrien, aux pieds qui vont fouler cette matière et qui va donner un autre rapport au sol. Des groupes de danseurs entrent. Le centre semble un point d’attraction répulsion. Les corps sont comme endormis, les bras vers l’avant on dirait presque des morts-vivants. Ils avancent en petits sauts scandés. Ils semblent revenir d’un long hiver, glacial. Les corps sont hantés par la musique, qui provoquent comme des tensions ça et là en eux. Ils sont comme guidés, tout en restant encore habités dans le regard par quelque chose d’autre. On retrouve une opposition homme femmes, comme chez Pina Bausch. L’hommage est assumé, et Sasha Waltz en fait quelque chose de tout aussi intéressant. Une violence nait là aussi entre les groupes. Elle est sexuelle, parfois presque cannibale, si bien qu’on est déjà dans l’interrogation de la forme que va prendre le sacrifice.
La terre commence à se répartir au sol, et du ciel glisse un pieu, un peu comme un stalactite or. Les corps s’arrondissent, des courbes se dessinent, les bras des danseuses aussi, tout comme le son du violon. La danse de Sasha Waltz s’intensifie avec la musique et sur les notes de flûte, les corps s’affolent. Tous rentrent dans une grande course, même des enfants. Sasha Waltz s’est autorisée une pause musicale, au centre là au Nijinsky faisait son changement de décor. Les souffles des danseurs résonnent dans la salle, le public fait un silence pour écouter cette chorégraphie qui se poursuit, avec la tension de l’attente pour la reprise. Quand la musique redémarre, une intimité se crée, encore plus forte. La danse ne fait qu’un tourbillon. La richesse de la chorégraphie qui s’éparpille dans des solistes, des duos des trios, éclate aux yeux. Puis tout se rassemble dans un groupe et de là, à nouveau quelque chose jaillit. On sent toute la naissance de quelque chose de vital. La musique se ralentit, la danse aussi. Le pieu descend un peu plus, se rapprochant du sol. L’élue va être choisie. Elle enfile un vêtement pour le sacrifice. Violet. Couleur froide, mais tranchant avec le grisâtre des autres costumes. La danse du sacrifice commence, le pieu s’avance un peu plus vers le sol, sans qu’on ait eu le temps de le voir bouger. C’est une longue lame qui va s’enfoncer dans la terre. A jardin, ils sont tous rassemblés et ils l’observent. Elle s’épuise, elle va bientôt lâcher. Elle chute, se relève, court, ne cherche pas le regard des autres, le sien est déjà vide, habité par la mort prochaine. Elle se suspend et chute. Superbe.

Sasha Waltz signe une grande version du Sacre, que j’espère revoir. La richesse de son langage, les niveaux de lecture de l’œuvre en font une très grande chorégraphie. Déjà soufflée par la beauté de son Médée au début de la saison du TCE, c’est de nouveau une grande extase de voir le travail de cette chorégraphe, qui a une vision de la musique très juste et une qualité du geste, qu’on ne voit pas si souvent.

Le centenaire du TCE se poursuit la semaine prochaine, avec la venue du Tanztheater de Pina Bausch… Plus d’infos et réservations, clic

Sacre Sasha c Jean Phulippe Raibaud

  • A lire

La Croix, Le Sacre du printemps au TCE, clic
Le Figaro, Deux « Sacre » pour un centenaire, A. Bavelier, clic
Le Figaro, Foire d’empoigne autour du Sacre du Printemps, A. Bavelier, clic
Le Figaro, Les 100 ans du Théâtre des Champs Elysées, A. Bavelier, clic
Culturebox, Centenaire du Sacre du printemps: deux pour le prix d’un ! , clic
Le Monde, Soirée Sacre du printemps, clic
Le Monde, Le Sacre reste un moteur à fantasmes, clic
Le Monde, Une lettre de Tamara Nijinsky, clic
Le Point, Le deuxième scandale du Sacre du Printemps, celui des droits d’auteur, clic
Le Figaro TV, Le choc intact du Sacre du printemps, clic

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