Convergences autour de La Maison de Bernarda

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Entre une dernière répétition et un spectacle, je suis allée pendant ce week end ensoleillé à l’amphi Bastille assister à une répétition absolument passionnante. Ana Laguna mène la danse, elle qui est si proche de Mats Ek puisqu’elle est sa femme. Elle fait répéter José Martinez, pour qui c’est une prise de rôle, Ludmila Pagliero qui danse le rôle de la soeur aînée et Charlotte Ranson qui reprend son rôle de la jeune soeur.

Ana Laguna a demandé à tous les danseurs de relire la pièce de Frederico Garcia Lorca. Je l’ai moi même relue et on peut dire que l’ambiance est bien glauque. Rien qu’en lisant la pièce, on transpire par la chaleur, ce huis-clos vous oppresse, cette femme Bernarda Alba semble vous crier dessus. Il faut lire impérativement la pièce si on veut y comprendre quelque chose. Je n’aime pas dire cela car j’aime l’idée qu’on puisse aller voir de la danse et juste apprécier car c’est du spectacle vivant. Chacun aura son ressenti. Là, la pièce est tellement forte, le texte va éclairer chaque pas. C’est ce que Ana Laguna va faire tout au long de la répétition, donner du sens à chaque mouvement, mettre des mots, décrypter le langage de Mats Ek, qui peut parfois sembler opaque à certains. En faisant relire la pièce aux danseurs, Ana Laguna a voulu qu’ils comprennent pourquoi Mats Ek a fait cette pièce. Il y a beaucoup de problématiques dans ce texte, la situation des femmes, la question de la place de la religion. Souvenir d’une Espagne ancienne mais dont les questions sont souvent actuelles.

On commence par voir la répétition de la première scène. Le père de la famille vient de mourir. Il faut porter le deuil, cela signifie rester enfermé pendant huit ans. L’expression « huis-clos » n’a jamais aussi bien portée son nom ! (L’origine de l’expression ne vient cependant pas de cela..). La mère est devant la tombe. Dans la pièce de Mats Ek, le rôle de Bernarda est joué par un homme. Cette femme est frustrée de la mort de cet homme car il l’abandonne avec 5 filles sur les bras. La jeune soeur est frustrée, car elle a d’autres choses en tête comme rencontrer un homme. Et elle a un homme en tête. La jeune a besoin de vivre. Elle veut partir avec l’homme qui doit épouser la vieille soeur.

Les corrections qu’apportent Ana Laguna aux trois danseurs sont d’abord des émotions à développer ou à atténuer. Elle leur dit toujours, il faut plus de ça, elle leur raconte une histoire, elle fait parler les personnages en même temps qu’ils dansent et c’est souvent très intense. Elle nous fait rire quand elle mélange son français avec de l’anglais, de l’espagnol ou même du suédois. Les « oh shit ! my mother ! » me donne un large sourire. Charlotte Ranson est absolument exquise dans ce rôle. C’est une danseuse que j’apprécie particulièrement. Les trois danseurs étaient merveilleux aujourd’hui. Technique impeccable et ils se plongeaient dans les personnages à une vitesse folle. Je suis très impressionnée par Ludmila Pagliero. Son regard se transforme à la vue de
sa mère, de la dot, de l’homme qu’elle doit épouser.

La deuxième scène qui est répétée est celle d’une autre rébellion de la jeune soeur. Elle décide de mettre une robe de couleur (verte dans la pièce de théâtre), car elle n’en peut plus de porter le deuil. Les autres soeurs sont heureuses dans un premier temps, car elle a la fougue de la jeunesse et donc le courage de couper ce deuil trop long. En même temps ou peu après elles sont jalouses de cette jeune soeur qui elle au moins a le courage de se rebeller. La scène qui suit est donc forcément la punition qui va être infligée à cette fille qui n’obéit pas. Plusieurs fois dans la pièce Bernarda répète cette phrase qu’une fille qui n’obéit pas devient une ennemie. Une fois encore Ana Laguna donne du sens à chaque geste. Rien n’est laissé au hasard.

La dernière scène répétée est celle ou Bernarda se retrouve seule et ouvre le placard où se trouve le Christ. Elle va danser avec cette « poupée » dans laquelle elle place ses espoirs, ses doutes, ses désirs et ses frustrations. José Martinez manie l’objet à merveille. Ana Laguna propose au public de venir essayer de danser avec ce Christ aux bras tordus. Personne n’ose franchir la barrière qui sépare danseurs et spectateurs même si le bonheur de cet amphithéâtre c’est d’être si proche des artistes pour mieux appréhender leur travail. Brigitte Lefèvre interrompt la répétition car je pense qu’Ana Laguna aurait pu continuer des heures son travail minutieux. Elle propose au public de venir regarder les documents qu’elle a apportés. Parmi ces derniers, la pièce de Lorca, le livret du ballet, des peintures de Goya. Répétition passionnante qui me donne très envie de voir cette soirée pour laquelle bizarrement je n’ai pas de places.. je vais y remédier.

 

La maison de Bernarda du 20 au 29 avril à l’Opéra Garnier.

Ballet en un Acte
D’après la pièce de Federico Garcia Lorca

Johann Sebastian Bach Musique
et musiques traditionnelles espagnoles
Mats Ek Chorégraphie
Marie-Louise Ekman Décors et costumes
Jörgen Jansson Lumières

 

Voir les distributions.

 

3 réflexions au sujet de “Convergences autour de La Maison de Bernarda

  1. Audrey says:

    ça y est, je me suis laissée convaincre, j’ai pris un eplace pour jeudi prochain 🙂

  2. Cams says:

    Je me rappelle avoir vraiment vraiment adoré cette pièce quand je l’ai vu. C’est drôle d’ailleurs car j’avais fait l’impasse au début. Mais la veille d’un examen hyper important, je n’en pouvais
    plus de réviser, il fallait que je me vide la tête et j’avais pris une place pour une matinée. Une belle découverte.

    J’apréhende presque d’y retourner. Si ça se trouve je l’ai enjolivée dans mon souvenir!

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