Isabelle Sadoyan

Fin de partie, mise en scène d’Alain Françon

Il n’est pas besoin de grandes choses pour faire une mise en scène. Pour Fin de partie de Beckett, il s’agit d’en comprendre les subtilités, la langue, magique, de Beckett. Quand on lit ce texte pour la première fois, on est frappé par sa richesse, si bien que très vite une relecture s’impose. Les répétitions, les aphorismes, les bégaiements du texte, les pointillés, les questions, les réponses, Fin de partie contient tout ce qu’il y a de génial dans l’écriture de Beckett. Partie d’échecs entre des personnages, le roi, le fou, les pions s’affrontent et s’interrogent sur le sens du langage, de la narration et du théâtre.

La spatio-temporalité est d’emblée troublée. Murs gris, crayonnés de mots illisibles, au centre est Hamm, ce roi dans son bunker, paraplégique aveugle, qui commande en sifflant. La question du corps est omniprésente chez Beckett. Dans ce décor, les corps sont enfermés comme dans le ventre maternel, mais ils sont meurtris. La question de la naissance est elle aussi une souffrance. Hamm hurle sur Nagg, son présupposé géniteur ; il insulte de fornicateur. Clov souffre d’acathisie, le comédien tourne en rond, il se déplace mais cela ne sert à rien. Le monde est réduit à ce que nous voyons et le décor met très bien en valeur cela. Les deux petites fenêtres offrent un mince espoir, mais en réalité la mer, que l’on voit à travers, ne bouge pas, elle est comme morte. De l’autre côté, la terre est sans vie, il n’y a pas de lumière. Les objets disparaissent peu à peu – dragée, bouillie, bicyclette, roue, calmant – et la vie aussi. Les personnages tuent tout ce qu’il peut rester de vivant – Nell, puce, enfant, rat. Cette écriture, qui peut sembler glauque, questionne l’existence, et le sens de la vie. Comment vivre quand le monde est incertain, quand on ne sait pas quand arrivera la fin, mais que la certitude reste que « ça va finir ».

Fin de partie de Samuel Beckett mise en scène d'Alain Françon

Les comédiens sont d’une précision incroyable. Les pas de Clov, l’immobilité de Hamm, cette opposition est très claire dans le jeu de Serge Merlin et Gilles Privat. Ils se font souffrir l’un l’autre, sans relâche et c’est de cette façon que leur couple se construit. Tantôt maître-valet, tantôt père-fils, parfois maître-disciple, ces personnages vivent au présent et espèrent la mort et la fin de leur relation. La mort est cette délivrance désirée mais elle semble presque inaccessible, inimaginable. Le duo suit les indications de Beckett avec beaucoup de rigueur. La fidélité au texte est impressionnante, la pièce n’en est que mieux jouée.

Le texte est dit avec une clarté qui en fait ressortir tout l’humour. « Rien n’est plus drôle que le malheur » dit Nell. On rit beaucoup. La pièce a une force comique indéniable malgré son univers lugubre. On rit de la dégradation des corps, ceux de Nell et Nagg, enfermés dans leur poubelles. On rit de l’enfer de la temporalité, du quotidien. On rit des petits incidents, de la relation tendre entre Nell et Nagg, de la relation houleuse de Hamm avec le monde entier.

La fin du texte, la fin de partie, quand le jeu est fini, quand il n’y a plus de rôle à jouer, est saisissante. Clov va quitter ce lieu sans porte de sortie. Il ne parle plus. Il ne répond plus au sifflet de Hamm. Il est comme mort, puisque le personnage théâtral est vivant parce qu’il parle. Hamm a plus de difficulté à arrêter de parler, à affronter la mort. Il se dépouille, de la gaffe, du chien, du sifflet, renonçant ainsi à son pouvoir de domination sur les autres personnages. Seul le linge, tâché du sang de ses yeux, est gardé, comme un linceul posé sur le visage.

Courez voir Fin de partie, le texte est un chef d’œuvre, les comédiens sont fabuleux (et c’est peu de le dire), la mise en scène est très belle. Infos et réservations, clic.

Fin de partie de Samuel Beckett mise en scène d'Alain Françon

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Michel Robin ( Nagg ) , Isabelle Sadoyan ( Nell ) Serge Merlin ( Hamm ) et Gilles Privat ( Clov ) mise en scène Alain Françon , décors et costumes Jacques Gabel , lumière Joël Hourbeigt , assistant à la mise en scène Nicolas Doutey