Sublime Juliette, Laëtitia Pujol ou la tragédie incarnée

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© Agathe Poupeney / Fedephoto.com

Je ne suis pas blasée. Souvent j’entends dire « Oh mais tu en vois tellement, tu en regardes tellement en DVD tu ne dois plus avoir d’émotions ». Mais non, la danse est bien l’art qui me procure le plus d’émotions et c’est pourquoi j’ai toujours besoin d’en voir plus, d’en savoir plus, de la comprendre plus. Les émotions se transforment et s’affinent parfois, mais elles restent entières et sincères. Elles ne baissent que rarement en intensité, elles prennent au contraire des ascensions étonnantes.

Laëtitia Pujol nous a offert un spectacle sans pareil. J’ai toujours trouvé sa technique exemplaire mais je ne pensais pas qu’elle avait ça en elle. Quand je dis « ça » j’entends ce
talent de comédienne. Elle ne joue pas Juliette, elle est Juliette. Et ce jusqu’au bout des ongles.

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© Agathe Poupeney / Fedephoto.com

C’était une distribution superbe. A la séance de travail j’étais tombée sous le charme du ballet. Il y a des centaines de détails que vous voyez sur scène qui ne sont pas visibles dans une captation vidéo. Ce soir j’ai été complètement émue par l’histoire, le jeu des danseurs, très bien réglé.

Ce qui fait la force de Laëtitia Pujol dans ce ballet, c’est qu’elle transcende le rôle. Elle retrouve des traits d’enfants dans la première scène où on la voit jouer avec ses
amis. Elle a en face d’elle Delphine Moussin dans le rôle de Lady Capulet qui en impose pas mal. Pour clore la famille Capulet Bullion en Tybalt, fou de rage contre les Montaigu, sanguin, explosif, avec de belles lignes.

Pour Roméo, Mathieu Ganio au physique de prince ne fait pas pâle figure en face de sa Juliette. Technique parfaite, grâce et élégance, fougueux et amoureux, le couple qui se
connaît bien, fonctionne à merveille. Ils vont très bien ensemble, on croît à leur histoire d’amour comme dans un conte de fées et moi qui adore les histoires d’amour et les rebondissements tragiques, je rentre dedans à 100%.

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© Agathe Poupeney / Fedephoto.com

L’acte I est marqué par les trublions et amis de Roméo qui mettent une ambiance douce et drôle dans cette tragédie. A la fête des Capulets, le ton de haine est donné. La danse
des chevaliers fait toujours son effet, la musique n’y étant pas pour rien. Chaque thème, résonne et nous rappelle à l’histoire, si bien que le spectateur novice ne peut pas s’y tromper. Matthias Heymann en Mercutio remplit ses promesses. Bonds, légèreté, insolence lui vont très bien. Benvollio incarné par Christophe Duquenne se montre lui aussi très joueur. Duquenne est d’ailleurs parfait dans ce rôle et semble bien plus à l’aise que dans les rôles de prince qu’on s’entête à lui coller. Je l’ai vraiment trouvé très épanoui dans ce rôle. Myriam Ould Braham est mutine en Rosaline, mais n’est pas assez indifférente à Roméo à mon goût. Bullion montre au fur et mesure ses talents et une fois encore, me laisse stupéfaite devant son interprétation de Tybalt. L’acte I se termine par la scène du balcon qui est pleine d’amour et de tendresse. C’est finalement le seul moment de répit pour les deux amants. Tant Pujol que Ganio semblent épris et leur couple nous
plonge dans le film de cette tragédie. L’un et l’autre interprètent les rôles à la perfection. Je suis complètement sous le charme, et bouleversée par ce couple.

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© Syltren / Rêves impromptus

L’acte II est celui de Roméo, Juliette ne faisant que deux apparitions, au mariage secret chez le prêtre, et à la mort de Tybalt. Sur la place, Mercutio et Benvollio se moquent
de Roméo. Le pas de trois entre les amis est superbe, Ganio me surprend à chaque minute, il sait être drôle, sortir de ce carcan de prince, tout en gardant des lignes et une technique superbes. Heymann s’amuse bien dans ce rôle, mais entre les deux amis c’est vraiment Duquenne qui se révèle. J’aime beaucoup le deuxième acte, à cause de ce passage. Celui avec la nonne qui se fait malmener par Mercutio et Benvollio est très drôle. On est plongé dans une ambiance de rue. Ca grouille, ça s’insulte entre Montaigu et Capulet, c’est tout le temps en mouvement, si bien qu’on ne s’ennuie jamais. L’entrée de Tybalt interrompt cette joyeuse ambiance. Le combat entre Tybalt et Mercutio nous plonge dans un film de capes et d’épées. C’est fou comme on peut se prendre au jeu
alors qu’on connaît déjà la fin. Je suis très admirative des danses avec des accessoires, et là ce combat à l’épée est impressionnant. On sent la salle qui frémit, au bruit des épées qui tombent, qui s’entrechoquent. Heymann interprète avec brio la mort de Mercutio. Il est en souffrance tandis que ses amis lui consacrent une fausse procession. Ganio se montre très drôle dans cette séance, il change radicalement de visage quand il découvre que le corps de Mercutio se refroidit et qu’il est ensanglanté. Il se rue sur Tybalt et c’est un nouveau duel avec une pression bien plus forte qui commence. La mort de Tybalt ramène Juliette à la scène et là Laëtitia Pujol m’a donné de sacrés frissons. Elle sort une colère, ses os ressortent, la chair de poule envahit toute sa peau, ses yeux sortent des orbites à travers des larmes, c’est d’abord avec haine qu’elle se dirige vers Roméo, qui reste sous le choc impassible. Face à la figure de l’être aimé, elle lutte mais ne peut lui résister, elle est aimanté par lui. Le jeu de Pujol est juste fou, elle est incroyable. Mille fois bravo !

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© Syltren / Rêves impromptus

L’acte III est celui de Juliette, l’action se passe chez les Capulets. Juliette est désespérée. Là encore Laëtitia Pujol se montre si investie dans le rôle qu’elle tient le
ballet dans son regard. Elle se montre très farouche face à la volonté de ses parents, et au désir de Pâris, incarné par Bruno Bouché, qui est très froid et déterminé dans sa volonté d’épouser Juliette. J’aime beaucoup la danse à quatre avec Capulet, Lady Capulet, Pâris et Juliette. Delphine Moussin a tout de la noblesse dans son port de tête et son regard qui balaye l’espace en permanence.Là encore on est dans un film avec une voix off. Juliette s’échappe, son thème musical revient et on est plongé dans son esprit où elle se révolte, où il faut qu’elle trouve une solution.Toute la suite est très lente. Il y a la découverte du corps de Juliette inerte par sa famille, le rêve de Roméo à Mantoue, son réveil, où il apprend par Benvollio la mort de sa chère et tendre. La mort de Frère Laurent, l’arrivée dans le caveau, la mort de Pâris. La dernière scène dans le caveau me plonge dans cette tragédie. Ganio est parfait, il désespère devant ce corps sans vie. Il boit le poison, et meurt quelques secondes avant le réveil d’une Juliette qui croit retrouver espoir. La vue de Pâris mort puis de Roméo. Son cri, bien qu’il soit sans voix, pourrait vous casser les tympans tant il semble venir des profondeurs de ses entrailles. On a envie de crier bravo tout de suite. Je suis dans mon flot de larmes (je ne vous ai jamais dit que Le petit rat
était ultra sensible et romantique?), affolée par ce drame. C’était sublime.

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© Agathe Poupeney / Fedephoto.com

J’ai donc passé une superbe soirée, je remets ça samedi soir avec Dorothée Gilbert et Josua Hoffalt ais la barre est placée très haute. En compagnie de Pink Lady, j’ai rencontré Laura de Bella Figura, que j’ai oublié de féliciter pour son article dans le programme qui est très bien écrit. Ensuite nous avons filé au cocktail Arop (il n’y a pas de petits plaisirs), où je cite les dames en robes à plus de 1000€ vous parlent ainsi quand vous tentez d’obtenir une coupe de champagne « eh les minettes, on laisse passer les grands mères d’abord, oh les minettes! « … mouais botoxées et vu la dose de peinture sur le visage… ma grand mère ne ressemblait pas à ça. On ne peut pas être et avoir été mesdames, alors si il faut jouer les grands mères pour passer avant les autres, il ne faut pas se donner le look d’une jeune femme. C’était ma petite anecdote de la soirée, qui rendent toujours les évènements à l’Opéra uniques. Je vous rassure ce qui a rendu ma soirée merveilleuse, c’est bien
Laëtitia Pujol.

A lire absolument sur le blog de Pink Lady, l’interview de Yuri Uchiumi, choréologue, l’interview de Linda Darell, qui raconte la première de Roméo et Juliette, à Londres. Vous comprendrez mieux la genèse de cette oeuvre et comment elle se transmet.

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© Agathe Poupeney / Fedephoto.com

 

  • Distribution du 28 avril 19h30
Juliette Laëtitia Pujol
Roméo Mathieu Ganio
Tybalt Stéphane Bullion
Mercutio Mathias Heymann
Benvolio Christophe Duquenne
Pâris Bruno Bouché
Rosaline Myriam Ould Braham

 

  • Bonus vidéo

 

3 réflexions au sujet de “Sublime Juliette, Laëtitia Pujol ou la tragédie incarnée

  1. Amélie says:

    C’est intéressant de voir combien la prestation de Laëtitia Pujol divise. La moitié crie au génie, assurant que c’est LA grande nouvelle Juliette de l’Opéra. L’autre moitié (dont je fais partie)
    trouve qu’elle en fait trop. « Ses yeux sortent des orbites à travers des larmes » qui t’as tant touché, pour ma part, c’est justement ce qui m’a fait décroché, elle surjouait trop à mon
    goût. 

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