Rencontre avec Karl Paquette

Nomination Karl Paquette

 

Je vous retranscris la rencontre avec Karl Paquette qui a eu lieu mardi 15 juin. Un moment très agréable, le jeune homme est bavard et nous confie avec aisance et humour beaucoup de choses. Une
très belle rencontre avec les membres de l’AROP.

 

 

Brigitte Lefèvre: Je vais commencer par une confidence que Karl m’a faite tout à l’heure, il a mis son costume de mariage. Moi je n’ai pas mis ma tenue de mariage mais je porte un sarouel,
vêtement que je portais aussi le jour de mon mariage, comme quoi il n’y a pas de hasard dans la vie! (…) France culture m’avait proposé de faire une émission de radio suite à un entretien que
j’avais eu avec Agnès Letestu et dans lequel je lui demandais « A quoi penses tu quand tu fais telle ou telle chose? ». Vous aviez trouvé cela très intéressant et donc on avait intitulé l’émission
« A quoi pensez vous? ». Je vais un peu procéder de la sorte. Karl à quoi pensais tu la première fois que tu es entré dans un studio de danse?

 

Karl Paquette: J’avais 6 ans, j’étais le seul garçon au milieu de 15 filles. Le roi du cours en somme! C’était un vrai bonheur d’être là. Je prenais beaucoup de plaisir à être dans un cours de
danse. Je faisais aussi du judo (je n’étais pas très bon j’avais tout le temps les jambes en l’air), de la musique, mais j’avais beaucoup de plaisir à être au cours de danse. J’étais un enfant
docile.

 

Brigitte Lefèvre: Tu as donc 6 ans tu es entouré de 15 filles (c’est mieux que 15 ans et seulement six filles!). Tu continues de travailler. Tu t’inscris à Nanterre.

 

Karl Paquette: Je n’avais pas réalisé. J’étais au conservatoire du 15ème dans la classe de Geneviève Guillet (ancienne danseuse de l’opéra). Elle m’a dit qu’il fallait que j’aille dans un autre
cours car elle trouvait que j’avais des capacités. Elle m’a proposé les cours de Max Bozzoni (qui était le maître de Geneviève). J’y suis allé. Il m’a dit « si tu viens à mon cours c’est pour
présenter l’Opéra ». Il a trouvé la magie pour me faire aimer la danse. Il m’a fait comprendre ce qu’était le métier de danseur.

 

Brigitte Lefèvre: Tu avais la maturité pour appréhender cette difficulté, tu avais cette obsession si jeune que l’on trouve chez les danseurs. Alors tu rentres à Nanterre?

 

Karl Paquette: J’ai d’abord été refusé la première année. Je suis rentré l’année d’après. Je suis un pur produit de Nanterre puisque je suis rentré l’année où l’école a été créée, en 1988, et en
plus c’était l’année de la danse. C’était magique! J’avais école le matin et danse l’après midi. Je ne pouvais négliger l’école étant enfant d’enseignants mes parents me disaient toujours que
c’était l’école avant tout.

 

Brigitte Lefèvre: Tu es donc un enfant de Nanterre. A l’époque je me souviens, on entendait dire, pauvres enfants, on les arrache à Garnier, c’est un scandale. Claude Bessy a monté un projet très
précis; elle a vraiment fait quelque chose d’invraisemblable. Les élèves avaient la possibilité d’aller jusqu’au bac. On a crée des passerelles, des possibilités de se reconvertir.

 

Karl Paquette: Le sport études quelqu’il soit et en plus en internat forge le caractère. Cela m’a permis de m’épanouir, de m’émanciper beaucoup plus vite. Bon bien sûr il y avait les pleurs du
dimanche soir… (rires)

 

Brigitte Lefèvre: Quelle était ta génération?

 

Karl Paquette: Laëtitia Pujol, Jérémie Bélingard. Jérémie m’a toujours tiré vers le haut.

 

Brigitte Lefèvre: Il y a une vraie modestie chez toi, qui t’accompagne mais qui n’empêche pas l’ambition. Il y a en effet un émulation entre danseurs qui est bien plus forte que la concurrence.

 

Karl Paquette: oui c’est une émulation très bien vécue. Enfin moi je l’ai bien vécue. Claude Bessy faisait un super travail. Elle arrivait à nous trier sur le volet, parce qu’il faut repérer ceux
qui vont être capable de danser 4 actes de Lac des Cygnes ou de Bayadère. Tout danseur petit rêve de danser le prince. Cette ambition est un moment unique.(…)

Après j’ai eu Golovine en professeur pendant deux ans, cela a été un très bon complément avec les autres enseignements.

 

Brigitte Lefèvre: quelle philosophie avait-il ?

 

Karl Paquette: Ce n’est pas parce qu’on arrive pas à faire quelque chose, que c’est infaisable. Et aussi, il faut aller à fond dans un métier pour savoir si on ne l’aime pas.

 

Brigitte Lefèvre: Yves Brieux aussi a été aussi un maître. Sa philosophie était une philosophie de travaux appliquées, une philosophie du corps mais aussi une morale. (…)

Tu rentres au ballet de l’Opéra.

 

Karl Paquette: Oui je rate le concours la première fois. Je suis donc resté à Nanterre, je me suis inscrit à la fac. J’y rentre en septembre 1994. C’est une entrée dans un autre monde. D’étudiant
on passe à travailleur. On travaille pour être payé. On est livré à nous mêmes. C’est à nous de gérer. D’autant plus que la carrière est courte.

 

Brigitte Lefèvre: Je me rappelle quand Pina Bausch est venue monter le Sacre du printemps. Tu as été choisi. C’est un ballet important. Cela a du être une aventure incroyable.

 

Karl Paquette: C’était énorme. On a laissé tomber toute la hiérarchie. Moi j’étais coryphée à l’époque. Tout le monde travaillait pour une pièce. On était autiste pendant deux mois. C’était un
moment magique. On a découvert une autre technique de travail. On en a pris plein les yeux pendant deux mois. J’ai ressenti une telle émotion. A la fin de la première, le rideau qui ne se
baissait pas, le noir. C’est dur de s’endormir après cela. C’est pour ces moments là que je me dis que j’ai bien fait de choisir ce métier. Je réalise le rêve absolu. Je ne peux pas vous décrire
la joie que j’ai d’être en scène.

 

Brigitte Lefèvre: C’est une chance d’avoir cette hiérarchie, cette architecture de la compagnie car on peut aussi à tout moment la casser comme pour le Sacre. (…) Tu as gravi les échelons, au
début facilement, et puis après…

 

Karl Paquette: j’ai passé 6 concours. En trois ans j’ai été coryphée. Il y avait Jérémie Bélingard, Benjamin Pech, ils étaient plus forts que moi.

 

Brigitte Lefèvre: Oh des fois c’est juste le problème du numerus clausus. On ne peut en prendre qu’un, cela ne veut pas dire que le deuxième est moins bon. C’est la règle d’un concours. Là on a
une belle constellation! J’anticipe certaines choses, j’attends qu’un artiste soit prêt. Quels sont tes envies maintenant que tu es danseur étoile?

 

Karl Paquette: J’ai envie d’approfondir tous ces rôles que j’ai eu quand j’étais premier danseur. J’ai été le joker, le remplaçant sur beaucoup de rôles que j’ai pris un peu au pied levé. Je
voudrais travailler vers l’avenir, approfondir ma danse, ma technique, mes personnages. J’ai besoin d’un évolution par rapport à ma danse.

 

Brigitte Lefèvre: tu es un danseur qui a un très grand respect du travail. En même temps tu as de l’ambition, des qualités artistiques, techniques, tu sais prendre les opportunités que l’on
t’offre. On me dit souvent que tu es la Rolls des partenaires, dans la relation avec les danseuses, grâce à ta fiabilité. Comment vis tu cela?

 

Karl Paquette: Merci du compliment (il rougit). Je pense que cela vient du regard que j’ai sur autrui. Mon père par exemple s’est toujours mis en retrait par rapport à mon frère et moi. J’en fais
de même avec mes partenaires. Une partenaire doit être bien sur ses jambes. Je fais tout pour. Il y a bien sûr une connivence nécessaire pour construire un pas de deux. Je déteste le conflit donc
quoiqu’il arrive je prends sur moi. Cela a toujours été du plaisir d’aller danser. Je me lève de bonne humeur pour aller au studio et c’est l’essentiel.

 

Brigitte Lefèvre: c’est vrai que je t’ai fait danser un certain nombre de rôles. Qu’en pensais tu?

 

Karl Paquette: manger, manger… (rires). Je l’ai pris comme une chance, je me disais « tu garderas cela dans ton coeur » c’est un cadeau.

 

Brigitte Lefèvre: Le premier grand rôle que je t’ai donné était Solor. Comment as tu réagi?

 

Karl Paquette: J’ai pleuré ce jour là. Et puis je suis allé travailler!

 

Brigitte Lefèvre: Laurent Hilaire disait que le rôle de Solor est un rôle très particulier car au premier acte il y a beaucoup de pantomime, au second, cela monte crescendo et au troisième acte
on fonce dans le mur!

 

Karl Paquette: J’avais 24 ans la première fois. Cette année c’était un vrai plaisir de redanser Bayadère. On comprend les nuances, les suptilités du travail de Noureev.

 

Brigitte Lefèvre: Florence Clerc t’as fait travailler. Est ce qu’elle t’as donné des images différentes?

 

Karl Paquette; J’ai de grandes affinités avec Florence. Elle a tout compris de mes lacunes et a insisté la dessus. Elle m’a libéré. Elle m’a mis en confiance et je me suis dépassé.

 

Brigitte Lefèvre: J’espère ne choquer personne, mais je sais que tu aimes la tauromachie.

 

Karl Paquette: oui j’ai découvert cet art. J’admire le matador qui se lance dans une arène, la beauté de ses gestes. C’est comme dans un ballet, on sait comment ça commence, mais jamais comment
ça finit (rires)!

 

Brigitte Lefèvre: pas dans le sang j’espère! (rires). Un certain soir, tu nous as vu arriver avec Nicolas Joël. Tu nous as pris pour des matadors? (rires). Je voulais te nommer un 31 décembre.
C’était important. Comme pour Aurélie (Dupont) je voulais que ce soit un 31 décembre.

 

Karl Paquette: On m’avait dit ce soir Nicolas joël viendra présenter ses voeux au public.

 

Brigitte Lefèvre: il fallait bien que je trouve une excuse!

 

Karl Paquette: Je me disais il faut que je me surpasse! J’ai croisé quelqu’un dans un couloir, à qui je dis que je dans le 31 avec Dorothée (Gilbert) et que Nicolas Joël vient. Il a fait une
drôle de tête. Je me suis demandé est ce qu’il vient pour ça. Après sur scène j’ai compris que le discours changeait d’orientation! Ce sont des paroles que je connais par coeur, je ne les
oublierai jamais!

 

Brigitte Lefèvre: Je vais maintenant proposer à notre auditoire de poser des questions.

 

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Première question: Comment voyez vous votre avenir?

 

Karl Paquette: Il me reste 9 ans. J’ai eu 16 ans de richesses. Je me dis qu’on ne peut pas tout danser. Je vais prendre un plaisir éternel à être en scène. J’ai envie de créations. Je rêve de
danser avec Mats Ek et Jiri Kylian (tu m’étonnes!). Ce sont des rêves on ne peut pas tout assouvir dans la vie. En tous les cas, ça n’a aucun impact sur mon ardeur au travail.

Brigitte Lefèvre: On est une compagnie de répertoire et je crois qu’est c’est important de ne pas l’oublier. On redécouvre des rôles. C’est tout un travail de redécouvrir un rôle. Comme disait La
Fontaine « le travail est un trésor ». Je me rappelle d’Yvette Chauviré quand elle a pris sa retraite. Aujourd’hui c’est à 42 ans, Yvette Chauviré l’a prise plus tard, bon il ne faut pas oublier
que c’est Yvette Chauviré! Elle venait prendre le cours ou le donner je ne sais plus et elle a dit « c’est dommage j’avais tellement de choses à apprendre »!

 

Karl Paquette: Une fois je discutais avec une danseuse de mes lacunes (rires dans la salle) et elle m’a dit c’est aussi parce que tu as ces défauts là que cette danse t’es propre.

 

Brigitte Lefèvre: Parle nous de tes qualités, il voit ses lacunes partout!

 

Karl Paquette: c’est dur de parler de ses qualités, parce qu’on a envie de voir ce qu’on peut faire progresser.

 

Brigitte Lefèvre: c’est vrai que le regard dans la glace n’est pas narcissique c’est pour voir ce qui ne va pas.(…)

 

Karl Paquette: C’était le bon moment pour moi d’être nommé étoile. J’ai toujours eu envie de faire les premiers rôles. D’ailleurs c’est par les rôles que je me suis battu. Je me rapprochais du
rôle d’étoile. C’est important d’être mûr artistiquement pour avoir une couronne sur la tête.

 

Brigitte Lefèvre: tu as une couronne sur la tête?! (rires)

 

Karl Paquette: Oui vous ne la voyez pas? C’était le bon moment, cela s’est fait naturellement.

 

Deuxième question: L’échange que vous pouvez avoir avec des danseurs et des danseuses d’autres compagnies, qu’est ce que cela vous apporte?

 

Karl Paquette: C’est très enrichissant. C’est dans la tradition de l’école française d’aller voir ce qui se passe ailleurs. On va beaucoup plus loin. C’est fondamental. On échange beaucoup (et
depuis toujours) avec la Russie. Ce n’est pas la même grammaire, le même vocabulaire. En interne je n’ai jamais de partenaire fixe

 

Brigitte Lefèvre: elle bouge tout le temps (rires)

 

Karl Paquette: Oui! ce sont des apports différents.

 

Troisième question. Vous avez parlé du travail en studio qui était très important pour tout projeter sur scène. Quelle est la différence?

 

Karl Paquette: l’adrénaline.

 

Brigitte Lefèvre: c’est une qualité?

 

Karl Paquette: pour moi oui, je suis très excité quand je vais sur scène. Mais j’ai la même lucidité qu’en studio. Cela ne me bloque pas.

 

Quatrième question: vous avez évoqué vos nombreuses partenaires. Quand on est étoile, on se fixe?

Karl Paquette: J’espère que non! (rires). Il est clair que je ne peux pas danser qu’avec des petites! Je suis grand, donc plutôt des grandes danseuses. Il y a des couples plus assortis que
d’autres.

 

Brigitte Lefèvre: je vais refaire les couples, des grandes filles avec des petits garçons et inversement! Des fois il se passe quelque choses entre deux danseurs. Il restent ensemble pour
évoluer. Mais ce n’est pas le cas de toutes les étoiles.

 

Cinquième question: On sent chez vous une âme de sportif de compétiteur. Le ressentez vous comme cela?

 

Karl Paquette: La danse comme beaucoup de sport est une drogue. On ressent un bien être après l’effort.

 

Brigitte Lefèvre: et oui après l’effort le réconfort! (rires)

 

Karl Paquette: Le lundi quand je me repose c’est horrible, j’ai l’impression qu’il me manque un truc. Je peux encaisser beaucoup de travail et longtemps. Je ne sais pas m’arrêter.(…)

 

Brigitte Lefèvre: il est vrai qu’on est plus rare sur le plateau quand on est étoile, car on travaille différemment. Cependant vous pourrez voir Karl danser le rôle de l’abonné dans La petite
danseuse de Degas
. A bientôt.

 

Après la conférence, Brigitte Lefèvre a filé au théâtre de la ville voir Baryshnikov (grrrr j’ai pas eu de places!!) qui par ailleurs, prend son cours en ce moment avec les danseurs de l’Opéra.
Karl est resté une bonne heure à discuter avec chacun, toujours en gardant cette bonne humeur. Je discute avec lui de son solo faux pas vu l’an dernier au Gala Goubé. On discute aussi de ses rêves de danser Kylian. L’an prochain, il travaille pour Paquita et Le Lac. Cet été
il est en tournée, je vous trouverai les dates et les lieux.

  • Liens

 

Une autre interview c’est ici

 

La page de l’Opéra est .

 

L’entretien avec Resmusica c’est lààà.

 

L’entretien avec altamusica c’est ici.

 

Un blog du NY times relate l’évènement par ici.

 

Le JDD c’est par ici qu’on le trouve.

 

France 24 c’est là.

 

Et pour finir le Point.

 

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Rencontre avec Karl Paquette:

 

Je vous retranscris la rencontre avec Karl Paquette qui a eu lieu mardi 15 juin. Un mom …

3 réflexions au sujet de “Rencontre avec Karl Paquette

  1. Merci pour ce super article !

    Quelle humilité Karl !

  2. mimylasouris says:

    Voilà qui ne me fait qu’apprécier davantage Karl Paquette – après le danseur-interprète, l’homme-travailleur…

Répondre à mimylasouris Annuler la réponse.

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