A l’école de Nanterre, les petits rats me font rêver d’une petite danseuse (de Degas!)

Visuel La petite danseuse de Degas

 

Je cours dans mon RER, j’accoure à Nanterre Préfecture, je glisse sur l’esplanade, ouf ça y est j’entre dans l’école de danse de l’Opéra de Paris. Je traverse le hall, les élèves se redressent, les petits garçons
saluent d’un geste net de la tête, les petites filles se plient à une révérence élégante. J’arrive dans la salle de conférence de l’école où je vais écouter la passionnante Martine Kahane, qui a
écrit le livret de La petite danseuse de Degas et qui est Conservateur général des bibliothèques, et dirige aujourd’hui le Centre National du costume de scène. Je m’installe, sors mon moleskine
pour tout vous retranscrire et vous faire partager ce moment passionnant en présence bien entendu de Brigitte Lefèvre et d’Elisabeth Platel.

 

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Martine Kahane: J’avais fait une exposition pour la bibliothèque de l’Opéra sur le tutu. Suite à cela, le musée d’Orsay m’avait demandé de changer
le tutu de la sculpture de Degas. 22 exemplaires de la sculpture avait été tirés par la nièce de Degas, Jeanne. Il y a deux éléments textiles sur la sculpture, le juponnage et le ruban. La
sculpture avait été donnée au Louvre par la famille (Orsay n’existait pas encore). Dans les années 50, le conservateur du Louvre a changé le juponnage originel car il le trouvait sale. C’était
une hérésie! Les musées du textile existent depuis peu. Il y a deux musées  de la mode à Paris qui ont été crées après guerre. Le CNCS (Centre National du costume de scène) a ouvert il y a
trois ans. C’est un terrain nouveau pour la muséologie. Le conservateur du Louvre a changé le juponnage pour un juponnage en nylon (c’est une hérésie!). Le nylon date de 1935, cela ne pouvait
donc pas être le textile du jupon d’origine. Anne Pingeot (conservateur honoraire du Musée d’Orsay) a donc demandé de refaire un tutu pour la statue.

La statuette originale était en cire. En 1860, Degas fréquente l’Opéra. Il demande à Ludovic Halévy (librettiste et romancier) de lui obtenir un accès aux coulisses, et aux studios. Il a pu ainsi
noter les mouvements qui retenaient son attention. Il avait son atelier rue St Georges, dans lequel venaient des danseuses qui posaient pour des photographies, des dessins, des peintures. Il va y
modeler cette statue qui s’appelle La petite danseuse de 14 ans. Il en tire une statue en cire, avant qu’elle soit en bronze (habituel à cette époque, on fait d’abord un modèle en cire
ou en terre avant de le mouler dans le bronze). Degas dit qu’il va l’exposer pour le salon de 1880 des impressionnistes (ne pas oublier qu’à l’époque il y a les salons dits officiels, où on
expose des artistes des Beaux Arts, et puis les salon des refusés, des impressionnistes, des indépendants). On apporte la vitrine mais Degas ne mettra jamais la statuette dedans: c’est le premier
happening de l’histoire de l’art! Il l’expose au salon de 1881. C’est dans la même vitrine qui celle que vous verrez au début du ballet. A l’époque les critiques disent « Le public s’enfuie
épouvanté ». La sculpture était en cire, couleur chair, elle avait des cheveux (Degas était allé les chercher chez un fabricant de poupée), elle a un vrai juponnage, de vrais chaussons et un ruban
qui tient ces cheveux de poupée. Le public est gêné. Le faciès de la statut gêne. C’est l’époque où le délit de sale gueule a été inventé. Bertillon invente les fiches Bertillon qui fichent les
criminels avec des photos. La société est fasciné par le crime. Les unes des journaux sont toujours sur un scandale comme c’est le cas dans Le Petit Journal. C’est le début des romans
policiers. Degas est fasciné par tout ça. Il va d’ailleurs croquer des procès. On peut actuellement voir ses dessins dans l’exposition Crimes et châtiments. Le public ne trouve pas ce qu’il veut. Il n’aime pas ce visage qui le
toise. La réaction est immédiate « C’est une petite nana ». Quand on sait que le roman de Zola est sorti un an avant, on comprend ce que cela veut dire. Il y a aussi à cette époque une fascination
pour les maisons closes. En 1881 sort La maison Tellier de Guy de Maupassant. A la fin de
l’exposition, Degas emporte sa sculpture et ne s’en séparera jamais. Mais l’oeuvre se déglingue. Un bras tombe, puis une hanche. Degas remet des tiges. Degas meurt en 1917 et avant cela il est
très populaire et fait des ventes record sur le marché de l’art. Des collectionneurs américains veulent un tirage en bronze. Degas refusera toujours par fierté. C’est sa nièce Jeanne qui va
autoriser la fonte de 20 statuettes plus une pour le fondeur (Hébrard) et une pour la famille, soit 22 statuettes. Aujourd’hui on en compte 28 dans le monde. Il y a même eu des rumeurs sur
l’authenticité de celle d’Orsay. Ces bronzes vont êtres habillés par Jeanne. Le corset originel et les chaussons sont moulés. Le ruban était vert poireau. En 1950, la statue entre donc au Louvre
habillée par Jeanne.

 

Brigitte Lefèvre: Tu es donc partie de cela Martine.

 

Martine Kahane: Oui. On avait des photos en noir et blanc. On a tous examiné le juponnage. A l’école, il y avait une matière, la tarlatane gommée.
On a très peu de tutus anciens en coton. Si on lave un tutu ancien il est foutu. Aux archives nationales, au fichier AJ13 on trouve toutes les archives de l’Opéra. Il y a tous les livres de
couture, toutes les commandes de l’Opéra. Il y a comme ça tous les fournisseurs. On les retrouve dans les romans de Balzac qui ne payait pas un seul de ses costumes puisquil faisaient apparaître
ses tailleurs dans ses romans, comme une publicité. Il y a toujours eu un lien entre le costume de scène et le costume de ville. Aujourd’hui c’est le costume de sport qui est descendu dans la
rue. Chaque année les élèves de l’école recevaient du tissu pour faire les tenues, et notamment de la tarlatane. On peut donc retrouver le matériau de ce juponnage. On a peint l’intérieur du
jupon, dans les plis pour lui donner des ombres.

L’identité de la danseuse: il était évident que c’était quelqu’un. Ce n’est pas un idéal. Il fallait donc la retrouver. J’ai eu accès aux carnets de Degas dans lesquels j’ai trouvé des dessins,
des noms, des adresses, même des listes de courses. On a retrouvé la jeune fille grâce aux dessins préparatoires. Il s’agissait en fait de trois filles: Antoinette, Marie et Charlotte Van
Goethem. Elles étaient belges. Leur famille s’était installée en France. Les trois filles sont engagées à l’Opéra. Antoinette est marcheuse (=figurante) et a posé pour Degas, Marie est engagée en
1881 et a aussi posé pour Degas. Leur vie bascule en 1883, quand Antoinette est arrêtée par la police car elle a volé un portefeuille au Chat Noir. Il y a eu plusieurs articles dans la presse sur
les filles Van Goethem. On trouve leur trace dans les gazettes. Antoinette fait de la prison et Marie est renvoyée de l’Opéra. Mais Charlotte se fait engagée à l’Opéra. Elle devient ensuite
professeur. Un jour je discutais de cette histoire avec Yvette Chauviré qui m’a dit « Ma petite Martine, Charlotte Van Goethem a été mon premier professeur à l’Opéra », j’en étais boulversée. J’ai
écrit un article pour le musée d’Orsay.

 

Brigitte Lefèvre: Quand Martine s’est engagée dans cette aventure, elle n’a pas arrêté de nous parler de cela. C’était passionnant. C’est notre
histoire, ce sont des lieux que nous connaissons. C’est très charnel tout cela.

Je cherche toujours des thèmes, il y a beaucoup d’affectivité dans le métier. C’est donc important d’avoir des thèmes de faire vivre différemment les techniques. Il fallait qu’on en fasse un
ballet, c’était absolument indispensable. Il fallait que ce soit quelqu’un qui ait vécu tout cela, qui ait habité ces lieux. J’ai demandé à Patrice Bart de faire la chorégraphie. Je l’ai rendu
momentanément heureux. A partir de là il fallait travailler. Le scénographe Ezio Toffolutti est un grand amoureux de Degas. Restait ensuite la question de la musique. Quelle musique? Plusieurs
musiques? J’ai eu l’idée de rencontrer un compositeur. Denis Levaillant est un grand improvisateur, il aime beaucoup le jazz, il a beaucoup composé pour le cinéma. il voulait accompagner ce
ballet comme une musique de film. Cela participe de cette période de mutation.


Martine Kahane: J’ai pensé que c’était cohérent parce que la période où Degas peignait était un moment de rupture.

 

Brigitte Lefèvre: Il y a donc eu une forme d’intuition par rapport à ce choix musical. ce qui était important c’est la personne qui ferait les
costumes. Il fallait évoquer les tableaux de Degas mais sans en faire une mauvaise copie. (…)

 

Martine Kahane: C’était pour moi une expérience extraordinaire d’être mêlée à un spectacle en tant que chercheur. Je me faisais discrète. Quelques
répétitions avant la première je vois la danseuse en bleu. Et là je pense à Manet. Je le dis à Brigitte « C’est pas du Degas c’est du Manet » Elle me réponds « Martine, Manet, Degas, on s’en fout! »
(rires)

 

Brigitte Lefèvre: On ne fait pas du Degas, on crée quelque chose.

 

Martine Kahane: Oui d’ailleurs aucun tableau de Degas n’est un motif fixe. A l’heure des tubes de peinture, il est un des rares impressionnistes
qui n’a jamais peint dehors. Il avait une très bonne mémoire, mais rien n’est photographique. Ce sont des scènes imaginaires dont tous les composants sont vrais.(…)

 

Brigitte Lefèvre: C’est très important de faire ce ballet, d’un seul coup ça vit. Parfois c’est même presque comme une comédie musicale. Il y a
tellement d’amusement à danser ce ballet. Cette année en plus grâce à Elisabeth Platel, on va avoir des vrais petits rats (avant c’était des enfants qui faisaient de la figuration). On va
retrouver les différents personnages; Claire Marie Osta dansera la petite danseuse, Dorothée Gilbert dansera et la petite danseuse et la danseuse étoile puisque Elisabeth Moussin a mal aux pieds,
Mélanie Hurel dansera aussi la petite danseuse, mais aussi la mère, le maître de ballet sera assuré par Mathieu Ganio, l’abonné par José Martinez et l’homme en noir par Benjamin Pech.

Si à présent vous avez des questions…

 

Question: Il y a une étude Marie nue au Louvre. Est ce de Degas?

 

Martine Kahane: Oui c’est bien de Degas. Et c’est bien la petite danseuse.

 

Question: Il y aura une diffusion en salle le 8 juillet en direct mais je n’ai pas trouvé la liste des salles et les cinémas n’ont pas l’air
d’être au courant…

 

Brigitte Lefèvre: C’est sur le site internet, il y a la liste des salles depuis ce jour.

 

Question: avez vous eu des demandes d’autres compagnies pour reprendre ce ballet?


Brigitte Lefèvre: Ce ballet appartient à notre répertoire. C’est quelque chose d’assez important. C’est très bien d’avoir des acquisitions. J’en
profite pour vous parler de Kaguyahime en ce moment à
Bastille. Pendant 12 ans j’ai demandé à Jiri Kylian, je l’ai supplié pour avoir ce ballet. Il a dit oui mais il voulait le faire à Bastille. La petite danseuse a été filmée ici, cela marque le
sceau des interprètes et c’est important, mais il est pour le moment uniquement dans notre répertoire.


Elisabeth Platel: Je voudrais revenir sur le rôle de la maman. Il va être interprété par Elisabeth Maurin.


Brigitte Lefèvre: Elle a été professeur ici à l’école de danse, à présent elle est professeur au ballet. On a voulu qu’elle soit à nouveau la
maman. Elle remet les chaussons. Ce qui est émouvant c’est qu’elle a aujourd’hui une petite fille de 5 ans qui va la voir danser pour la première fois.


Elisabeth Platel: Ce qui est aussi émouvant c’est qu’on va entendre nos élèves monter ce fameux escalier et le nom de petit rat va reprendre tout
son sens. Je suis pressée de les entendre gravir cet escalier.

 

Voilà pour la conférence passionnante. Je vais voir le ballet le 29 juin, je suis pressée de partager mes impressions après toutes ses explications.

 

L’oeuvre sur le site du Musée d’Orsay

 

La petite danseuse de Degas

 

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A l’école de Nanterre, les petits rats me font rêver d’une petite danseuse (de Degas!):

 

Je cours dans mon RER, j’ac …

3 réflexions au sujet de “A l’école de Nanterre, les petits rats me font rêver d’une petite danseuse (de Degas!)

  1. Amélie says:

    Merci pour ce compte-rendu, très intéressant en effet. L’anecdote sur le professeur d’Yvette Chauviré est particulièrement touchante.

  2. mimylasouris says:

    Si la conférence était organisée par l’AROP, comme je le soupçonne, l’information circule très mal… très heureuse par conséquent de lire ton compte-rendu (sur moleskine et pas enregistré –
    ferais-tu de la sténographie ou sont-ce simplement des notes précises bien remises en ordre ?). Je trouve inattendu et néanmoins très pertinent le lien entre le faciès de la statut et le délit de
    sale gueule des rapports de police. Et j’adore l’arrangement publicitaire de Balzac ^^

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